Théâtre français de Toronto

Directeur artistique : Guy Mignault

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Conseils de rédaction

Petit historique

On doit au poète et dramaturge Yvan Bienvenue, directeur du Théâtre Urbi et Orbi, l’apparition du conte urbain dans le paysage théâtral québécois. Passionné de contes et de légendes traditionnels, dont la transmission orale permettait un contact direct et vivant avec le public, Bienvenue a eu l’idée d’utiliser cette forme pour dépeindre les mœurs et les mythes modernes. Le conte urbain est donc un texte à une voix, dans lequel un personnage raconte une histoire qu’il a vécue ou dont il a été témoin et qui prend ancrage dans la réalité d’aujourd’hui.

D’abord destinés aux adultes, les contes urbains se sont métarmorphosés depuis en Zurbains puis en contes Zinspirés destinés aux adolescents. Électrochoc ! Les thèmes abordés se sont multipliés, la structure s’est éclatée. Terrain rêvé pour accueillir votre imaginaire, vos désirs, votre révolte et votre culture propre, le conte urbain ne demande pas mieux, encore et toujours, que de se réinventer. Conteurs... à vos claviers !

Raconter une histoire

Un conte urbain, c’est d’abord et avant tout une bonne histoire. Un événement ou une suite d’événements qui retiennent notre attention parce qu’ils rompent avec la routine, parce qu’ils bouleversent des destins. Le personnage qui prend la parole doit décrire la situation concrète à laquelle il a été confronté et raconter comment cette situation s’est résolue ou a dégénéré. Bien entendu, le récit peut être ponctué de réflexions, de commentaires et d’états d’âme, mais ces parenthèses doivent toujours être reliées au fil conducteur du texte, l’action.

Raconter une histoire, c’est créer un lien privilégié avec le spectateur. Le personnage-conteur est nécessairement habité d’une émotion, née de l’aventure qu’il a vécue. Et c’est parce qu’il souhaite transmettre cette émotion au public qu’il se présente sur scène. La façon la plus sûre, pour le personnage, de parvenir à ses fins, est de faire vivre au public le parcours qu’il a lui-même emprunté. Se retrouvant au cœur même de la situation, le spectateur se sentira directement concerné et se laissera naturellement toucher.

Les thèmes du conte urbain

Si la notion d’histoire est essentielle pour écrire un bon conte urbain, traiter d’un thème qui nous passionne l’est tout autant. De quoi brûle-t-on? Quel aspect de l’expérience humaine désire-t-on questionner? Le thème est ce qui relie le cœur et l’intelligence de l’auteur à son texte.

Sentiment de rejet, racisme, identité, incommunicabilité, tabous, trahison, rapport à l’autorité, problèmes familiaux; il n’y a pas de thèmes fétiches, pas plus qu’il n’y a de thèmes à bannir. Aux premières heures du conte urbain, c’est le visage sombre de la ville qui était le plus souvent dépeint; les thèmes du désespoir, de la solitude, du suicide semblaient alors incontournables.

«Je pense à tous les coins de la terre que j’aurais la chance de visiter, j’embrasse mes parents que j’aime, mais à qui je n’ai jamais eu la chance de le démontrer. Je soulève ma manche, trouve ma veine et l’aiguille pénètre ma chair. Je sais que ma délivrance approche. Je suis heureuse.»
Voyage au club med, Geneviève Fortin

Au fil du temps, les thèmes se sont généreusement et joyeusement multipliés. Nul besoin de chercher à tout prix le drame ou le sordide pour écrire un conte urbain. L’amour, l’amitié, les grandes et les petites expériences du quotidien y ont aussi leur place.

«Eh oui ! J’avais reçu une lettre dans ma case, le beau François me donnait rendez-vous au parc Jambette juste en-dessous des glissades oranges... Tout le monde savait que c’était LE spot pour frencher. J’allais enfin savoir qu’est-ce que ça fait d’avoir deux langues en même temps dans bouche...»
Obsession, Élizabeth Blackburn

«Retour dans le vrai monde, mais le doute m’envahissait, si Juliette avait raison? Si c’était le vrai monde, l’illusion qui cachait tout? Le vrai monde qui nous juge sans cesse et qui nous fait souffrir, terriblement souffrir. On est peut-être juste une apparence dans le monde virtuel, mais ça fait moins mal, pis ça te donne ben plus envie de faire quelque chose de ta vie.»
Paradise.com, Marie-Claude Verdier

L’important est de traiter d’un sujet qui nous passionne viscéralement. Aucun thème n’est en soi original: c’est le regard unique que l’auteur pose sur le thème qui garantit l’originalité. Traiter d’un sujet sur lequel on n’a rien de particulier à dire s’avère toujours dangereux. L’écriture risque d’être superficielle et les situations, clichées.

Le personnage-conteur

Contrairement à une pièce de théâtre où, généralement, les comédiens jouent en respectant la convention du quatrième mur, c’est-à-dire en faisant abstraction de la présence des spectateurs, le personnage-conteur, lui, interpelle directement le public. Cette liberté lui est permise parce qu’il n’est pas en train de vivre l’histoire sous nos yeux, mais qu’il se présente à nous pour la relater.

«Les gars, si vous avez peur du sang, si vous avez peur que les yeux vous roulent dans le fond d’la tête, bouchez-vous les oreilles parce qu’on va parler de sang... mais du vrai sang. Pas comme dans les shows de Kiss là, pas du sang qui gicle dans les premières rangées, non ! non ! Du sang des MENSTRUATIONS...»
Prête pas prête, j’y vas !, Nathalie Delorme

Le conteur traditionnel transmettait des histoires qui pouvaient lui être lointaines, le personnage-conteur, quant à lui, se retrouve habituellement au cœur de son récit. S’il n’a été qu’un témoin de l’histoire, on doit tout de même savoir qui il est et pourquoi il vient nous raconter cette histoire. La voix de la narration n’est jamais neutre dans un conte urbain. Elle doit révéler la personnalité spécifique du personnage-conteur, puisqu’un comédien aura éventuellement à l’incarner.

Oralité et style

En ce qui concerne la langue, le conte urbain doit être écrit pour être dit. L’oralité est de rigueur, prêtez l’oreille... On ne parle pas, dans la vie de tous les jours, de la même façon qu’on écrit.

Attention ! Le travail stylistique ne doit pas pour autant être négligé. Le choix des mots, des images, le rythme et la longueur des phrases, insuffleront vie au personnage, témoigneront de ses états émotifs et de sa spécificité.

«Je suis prisonnière d’un cercle vicieux. Quelque chose me dévore de l’intérieur. Je voudrais faire exploser une bombe nucléaire qui m’aurait en son centre. Ne plus jamais voir aucun visage, aucune rue, plus jamais rien. Le néant.»
Voyage au club med, Geneviève Fortin

«Je me levai de bon matin, éveillé par le chant du coq. Je le laissai s’égosiller. «Christ, tu l’arrêtes-tu ton cadran?», me hurla ma voisine de pallier toute de bigoudis vêtue.»
Le monde des grands, N. Nadeau, E. Eskanazi, A.-M. Germain

Même si le conte urbain est un texte à une voix, le personnage-conteur peut, à l’occasion, donner la parole à d’autres personnages clés du récit. Ce procédé dynamise le conte, lui impose un rythme.

«Ma hum de mère a commencé à me poser des questions avec sa petite voix de cul: «Pourquoi saignes-tu, Marc?», «Qu’est-ce qui t’es arrivé, mon petit chou?», «C’est quoi ces yeux au beurre noir-là?». Ça me tentait pas pantoute d’y répondre faque j’me suis enfermé dans ma chambre.»
Être grand, mode d’emploi, Lawrence Ko et Gabrielle Jacob-Roy

Pour ce qui est de la transcription de la parole, il n’y a pas de règles fixes. D’ordinaire, on marque l’oralité par certaines élisions et l’emploi du passé simple, qui crée une affectation du ton, est, sauf dans ce but précis, à éviter. La seule façon de vérifier si un texte se dit bien demeure la relecture à haute voix. La littérature orale se conçoit comme une musique.

La structure du conte urbain

Le conte urbain n’est pas un genre littéraire défini par des règles strictes. L’auteur est libre de construire son récit comme il l’entend. Il existe cependant quelques articulations, généralement respectées, qui permettent de soutenir l’intérêt du public, de la première à la dernière ligne.

Le conte urbain débute presque invariablement par l’amorce ou l’entrée en matière. Dès les premiers instants, le personnage doit établir un contact direct avec le public. Des phrases courtes, surprenantes, sous forme d’interpellation, sont particulièrement efficaces pour attiser son intérêt. L’amorce peut, par exemple, piquer la curiosité du spectateur en évoquant un élément de l’intrigue à venir...

«J’ai quinze ans. Vous croyez que c’est facile? Pas du tout, surtout quand comme moi, on a un feu sauvage sur la lèvre et un cadavre sur la conscience. Chaud, je l’aimais. Froid, c’est plus pesant que prévu.»
Mon plus beau cadeau de Noël, Anne Dandurand

...ou encore, elle peut révéler, toujours dans un style direct et explosif, la teneur du thème.

«Y’a personne ici qui sort avec quelqu’un par amour. Icitte, y’a pas un gars qui va sortir avec une fille si y’a pas déjà un gars qui veut sortir avec. L’amour avec un grand A version seize ans, c’est plutôt l’amour avec une grosse paire. Le romantisme est parti sans me le dire. C’est ben à cause de ça que j’chus tout seul comme un moron !»
Paradise.com, Marie-Claude Verdier

Après avoir éveillé la curiosité du spectateur grâce à l’amorce, le personnage a tout intérêt à ne pas traîner et à commencer immédiatement le récit. La construction de celui-ci est laissé libre à la sensibilité de l’auteur et aux exigences de la situation choisie. Petit truc... Une façon de vérifier si notre conte raconte bel et bien une histoire, est d’être capable d’identifier l’élément déclencheur de l’action. L’événement qui est venu rompre la routine, qui a tout fait basculer et qui est donc à l’origine du récit que le personnage va raconter.

Le conte urbain gagne à s’achever de façon éclatante. Bien souvent, en écho à l’amorce, le personnage interpelle directement le spectateur. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une morale. La conclusion est, pour le personnage, l’occasion d’allumer la dernière étincelle, qui assurera que le conte reste gravé dans la mémoire des spectateurs.

«Moi, l’immortalité, ça m’intéresse pas, surtout si on me la fait payer cash cent ans avant de pouvoir en jouir.»
La Salope, ah ! la vache, Isabelle Mandalian

Il se peut aussi que le récit, s’il s’achève sur une note particulièrement surprenante ou émouvante, ne requiert pas de commentaire final. En ces occasions, la fin du récit constitue également la fin du conte urbain.

«J’ai pas trafiqué les codes d’accès pour y payer sa tombe. Quelque part dans un cimetière virtuel, y’a la statue d’un ange appelé Martine, pis en-dessous, y’est écrit:

The Grass was Greener
The Nights of Wonder
With Friends Surrounded
Forever and Ever»

Paradise.com, Marie-Claude Verdier

Tout ceci, bien sûr, ne sont que des conseils. Tout est possible dans un conte urbain. Plongez au cœur de vos désirs, sautez la clôture, déchaînez vos passions ! L’écriture est, avant tout, acte de liberté.

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